Prof Sir Terry sur l'écriture créative: "Et la magie commence"

Lorsque Arminta Wallace a entendu dire que Terry Pratchett donnait une masterclass sur l'écriture créative, elle a saisi l'opportunité: suivre le cours du célèbre auteur, réputé pour son franc-parler. Après un début un peu maladroit, il a rappelé comment il en était venu à la fantasy.

Il se montre tour à tour loufoque, grinçant, et franchement hilarant. Il est vraiment so British, avec ses habits noirs dignes d'un vicaire, sa barbe éclatante à la lumière des néons et, du moins au début, il se montre ouvertement agressif. C'est comme se retrouver en face d'un mélange invraisemblable et pourtant bien réel de Georges Bernard Shaw et du grand-père de Fools and Horses (NdT: série TV humoristique des années 70).

Le professeur sir Terry Pratchett, dont les livres de SF, de fantasy et pour enfants se sont vendus à 70 millions d'exemplaires dans le monde, et dont la série du Disque Monde a offert un univers alternatif (et pourtant très familier) à toute une génération de lecteurs, donne donc une masterclass d'écriture créative aux étudiants de troisième cycle en philosophie, au Centre Oscar Wilde pour l'Ecriture Irlandaise (du Trinity College). Cette masterclass fait partie d'un mois qu'il passera en tant que professeur adjoint d'anglais à Trinity College, qui cherche ainsi à lancer « une nouvelle approche des arts créatifs, des technologies et de la culture. » Et ça commence, comme beaucoup de livres de Pratchett, sur les chapeaux de roue.

« Laissez-moi vous expliquer en quoi, jusqu'à présent, vous vous trompez », dit-il aux diplômés rassemblés. Monsieur le professeur désapprouve les groupes d'écriture créative. « L'écrivain qui réussit est un solitaire », déclare-t-il. Les étudiants semblent dubitatifs, et on peut les comprendre. Après tout, ils ont abandonné leurs mansardes et abris de jardin pour venir recueillir quelques perles de sagesse du Grand Ecrivain. Pratchett est célèbre pour son discours sans détour et intrépide. Malgré tout, personne ne s'attendait à ce qu'il frappe aussi fort.

Ensuite, presque rêveur, Pratchett commence à évoquer ses débuts dans la fantasy. Et la magie commence. Il s'est lancé dans l'écriture, raconte-t-il, parce qu'il était un lecteur, du genre à lire « tous les fichus livres » de la bibliothèque. « Ce qui m'intéressait, c'était l'incongru. Les choses déplacées. Ce qui semblait curieux et étrange. » Il a lu, par exemple, l'histoire d'un homme qui a remorqué un iceberg de la Nouvelle-Angleterre jusqu'en Inde, en vendant de la glace aux gens qui avaient les moyens de lui en acheter.

« Ce n'est pas vraiment une question d'écriture. Mais il y a là de quoi faire un sacré bon roman. J'ai lu tout ce qui allait devenir un jour intéressant pour moi, mais ça, impossible de le savoir avant de l'avoir lu... Quelque part dans un livre sur les fausses dents il y a un roman en sommeil. »

Son travail de journaliste l'a aidé à perfectionner son art, affirme-t-il – curieuse remarque de la part d'un auteur de fantasy, direz-vous. Mais il pouvait être envoyé au tribunal pour couvrir une affaire de suicide. Les événements du monde réel, même les plus terribles moments dans sa propre famille (comme les funérailles de son père), ont apporté du grain à moudre à son moulin d'écrivain. « Et si vous ne savez pas à quoi ressemble un grain, vous êtes dans une foutue université, sortez et allez en chercher un. »

Cette fois, son excentricité déclenche des rires gênés dans l'amphithéâtre plein à craquer, car il y a là un lièvre que personne n'ose lever. Trois ans plus tôt, on a diagnostiqué à Pratchett une forme précoce et rare de la maladie d'Alzheimer. Il a fait un documentaire en deux parties pour la BBC sur sa vie avec la maladie qui a été diffusé en février 2009. Début 2010, il a prononcé le discours annuel de la conférence Richard Dumbleby, qu'il a intitulé « Poignée de main avec la Mort », sur le thème du 'suicide assisté'. Pratchett n'aime pas l'expression mais il est en faveur de l'acte, et il a décrété plus d'une fois qu'il entendait bien disposer lui-même de sa vie avant que la maladie n'ait atteint un stade critique.

Et le lièvre est particulièrement gros et remuant. Heureusement, Pratchett est un adversaire à la hauteur. De temps en temps, il perd le fil de son discours. « Que quelqu'un me pose une question », va-t-il demander lorsque cela arrive. Ou il va brusquement lancer un défi, totalement à l'improviste: « Qui ici veut ou voudrait écrire un livre de fantasy? » Quelques mains timides se lèvent, à hauteur d'épaule. Il a un conseil pour eux: éviter « sorciers et sorcières, et autres représentants de la faune ou de la flore de fantasy. » Toujours s'accrocher au réel.

« Combien d'entre vous ont lu le bouquin Londres du travail, Londres de la misère? » A nouveau, quelques mains s'aventurent en hauteur. Le livre en question est une étude sociologique écrite par un contemporain de Charles Dickens; c'est une chronique sur l'incroyable pauvreté de Londres, alors la plus riche capitale du monde, au début de l'époque victorienne.

« Pour moi, c'était de la fantasy qui se passait dans le monde réel », dit Pratchett. Cela parlait de gens qui économisaient pour acheter un plateau qu'ils suspendraient à leur cou pour vendre des sandwiches chauds au porc et gagner ainsi leur vie. L'auteur calculait l'argent nécessaire à l'achat de la moutarde. Au passage, il expliquait que les gens pouvaient ramasser des cadavres et les ramener à la morgue, car on leur versait alors une prime. « C'était bien plus étrange que Caamelot, et bien plus sordide. Le début de l'époque victorienne regorgeait d'histoires non racontées. »

« Savez-vous toujours comment vont finir vos histoires? », demande quelqu'un. « Je n'ai pas de plan. Jamais. J'ai juste une idée. Un livre pourrait commencer avec le héros qui essaie de se gratter à travers sa chaussette avec un crayon parce que sa femme lui tricote toujours des chaussettes à grosses bouclettes et que lui n'ose pas lui dire qu'elles le démangent, parce qu'il l'aime. » A un moment, c'est une sorte de riff avec les mots, explique-t-il. « Activer les baguettes sur le clavier, attendre que la mélodie se forme. Ecouter quelles notes font sens. »

Il ne savait pas comment allait s'achever Les Petits Dieux avant d'être arrivé à la dernière page. « C'est ce qu'on appelle la dynamique narrative. Toutes les possibilités se ferment peu à peu, et à la fin reste... la fin. » Quelqu'un l'interroge sur sa collaboration avec Neil Gaiman sur De bons présages. Ca a marché, répond-il, parce que aucun d'eux n'avait d'ego. Ils ont passé leur temps à se renvoyer des idées. Un autre collaborateur était venu à leur premier rendez-vous avec un organigramme. « J'ai dit: Et bien, vous savez, d'habitude je fais ça au fur et à mesure. »

C'est exactement de cette façon qu'il procède pour sa masterclass – et il a en la totale maîtrise. Après les dernières remarques, qui déclenchent une vague d'applaudissements chaleureux, il ricane.

« Allons, qu'est-ce que j'aurais voulu vous dire aussi? Ah, oui. Apparemment c'était le secret pour écrire un livre parfait. » Mais ses secrets, il les livre malgré tout.

Premier secret: tout est recherche. « Quand j'écrivais De bons Présages, je tapais à la machine en écoutant la radio. C'était une pièce de Shakespeare, La Tempête je crois. Et je me suis brusquement retrouvé à taper: 'L'Enfer est vide, tous les démons sont ici'. Restez ouverts sur l'univers. »

Deuxième secret: « Elargissez votre vocabulaire autant que possible. J'ai quelques difficultés avec le mot 'cool', et 'génial' ne m'intéresse pas vraiment. Les gens comme moi comptent sur les gens comme vous, la prochaine génération, pour tordre le cou à ces co**eries de mots. C'est comme voir un guitariste de rock saisir une Fender Stratocaster et la tenir à l'envers. »

Le troisième secret réside dans le travail acharné. « Première étape: laisser courir les idées, ouvrir grand le robinet. Deuxième étape: c'est l'enfer. Couper, réduire, mettre en forme. Troisième étape: moucher correctement le marmot et peigner ses cheveux en bataille. Il se trouve que la plupart du temps l'essentiel du livre me vient au cours de la première étape. Je ne sais pas comment. C'est sans doute en relation avec mon subconscient – le subconscient de quelqu'un qui fait comme ça depuis longtemps. Lire sans cesse, et sans cesse penser à ce que j'ai lu. »

La dernière remarque de Pratchett est noyée sous une vague d'applaudissements, et de gens qui s'avancent avec des livres à faire dédicacer. « Ca doit être possible », réfléchit-il à voix haute, pour lui comme pour nous. « Sinon, quelqu'un comme moi n'aurait pas pu y arriver. »