Je suis ouvert à la joie. Mais je suis aussi devenu plus cynique
NB : l'indication ISWM fait référence à I Shall Wear Midnight/Je m'habillerai de nuit

Quand, il n'y a pas très longtemps, on a donné un an à vivre au père de Terry Pratchett, ce dernier l'avait pris, dans l'ensemble, avec philosophie. Le père et le fils eurent beaucoup de temps pour tenir « ces conversations qu'on a avec un parent mourant » et pour évoquer les souvenirs du temps passé par Pratchett père en Inde pendant la guerre. A un moment, a raconté Pratchett lors de la conférence Dimbleby de l'année dernière, son père a soudain dit « je sens le soleil de l'Inde sur mon visage », « et en effet, son visage s'est magiquement éclairé, devenant plus lumineux, plus heureux que je l'avais jamais vu depuis un an. S'il y avait une quelconque forme de justice ou même de sens narratif dans l'univers, il serait mort à cet instant précis, en se protégeant les yeux contre le soleil de Karachi. »
Légers spoilers pour ISWM
Si l'univers refuse de faire preuve de sens narratif, Pratchett fils, lui, en a l'intention : ce moment revient au début de son nouveau roman, I Shall Wear Midnight, où un vieil homme bourru mais essentiellement bon reçoit une vision de jeunesse et de soleil (même si, au lieu de Karachi, la lumière éclaire un lièvre bondissant) et expire au moment même où il la décrit. Cependant, Pratchett lui-même sait bien que c'est un peu trop beau ; et comme nous sommes sur le Disque-Monde, son univers imaginaire, une planète plate qui traverse l'espace sur le dos de quatre éléphants debout sur une tortue géante, la Mort lâche une plaisanterie funèbre à ce propos : « ADÉQUAT, N'EST-CE PAS ? »
Fin des spoilers
Pratchett, quand nous le rencontrons dans son idyllique pub local du Wiltshire, s'avère plein de ce genre d'humour – calculé, légèrement forcé, très autoréférentiel. Il a l'air de quelqu'un qui a l'habitude qu'on l'écoute ; ses phrases se dévident avec régularité, parfois une légère irascibilité, du début à la fin. Ce sont souvent des anecdotes complètes d'un bout à l'autre, pleines de détails sans rapport, ajoutés là pour eux-mêmes : les dépenses annuelles des fermiers en chaussures au XIXe siècle, l'ubiquité des arbres à souliers à l'époque ; vous saviez que dans l'Angleterre victorienne, la plupart des femmes savaient lire et la plupart des hommes ne le savaient pas ?
Ceci est en partie dû au fait qu'il a passé la matinée à écrire : I Shall Wear Midnight, un roman jeunesse, est sorti mardi à minuit dans le centre de Londres, mais, comme ç'a toujours été le cas au cours d'une carrière qui a produit jusqu'ici 50 romans (dont 38 situés sur le Disque-Monde), Pratchett a déjà écrit 60 000 mots de son prochain livre.
Depuis deux ans et demi, depuis qu'on lui a diagnostiqué une atrophie corticale postérieure, une forme rare d'Alzheimer, et qu'il a perdu la capacité physique d'écrire, il dicte ces mots dans un logiciel de reconnaissance vocale. D'ailleurs, au début, il me parle de cette machine comme si j'étais la machine (ce qui est partiellement justifié, puisqu'il y a un dictaphone posé sur la table entre nous) : « Et ce qui est bien, c'est que, contrairement à ce que vous pourriez croire, virgule... » – nous éclatons de rire tous les deux – « ah oui, désolé, point. »
Pratchett a annoncé que son nouveau livre sera le dernier de sa série sur Tiphaine Patraque, une jeune sorcière, et que ce roman, qui fait le pont entre l'enfance et le monde adulte, est plein de noirceur ordinaire – la mort, les violences domestiques, les vieilles femmes qui meurent et sont dévorées par leurs animaux de compagnie, la dépression. « Je suis un auteur de fantasy, dit-il. On m'appelle un auteur de fantasy. Mais, à part quelques concepts de base, il y a très peu de choses dans I Shall Wear Midnight qui sont vraiment de la fantasy. Il y a des bouts de bois qui volent, mais ce sont des balais pratiques, avec une sacrée grande lanière pour s'accrocher et ne pas tomber. Et on essaie de ne pas s'en servir très souvent. »
Légers spoilers pour ISWM
Tiphaine est dans les faits une jeune assistante sociale, et une grande partie de sa sagesse « magique » vient simplement de sa proximité avec les gens aux moments où personne d'autre n'est là, ou des erreurs commises. A un moment, exaspérée, elle demande à ses familiers, les Nac Mac Feegle, de nettoyer la cuisine d'une femme dépressive à leur vitesse surhumaine – mais ne parvient qu'à la terrifier.
« Les parents de Tiphaine ont tout compris », dit Pratchett, qui donne l'impression de faire la promotion de la Grande Société de Cameron [NdT : un plan lancé par le premier ministre pour renforcer la solidarité et le milieu associatif] : « il faut mobiliser le village pour traiter [un problème comme ça] ». Tiphaine a la Première et la Seconde Vues (occasionnement la Troisième et la Quatrième aussi), mais il s'agit respectivement du fait de « voir ce qui est vraiment là, plutôt que ce que l'on veut voir » et « penser à ce à quoi on est en train de penser » – autrement dit, l'introspection sous un autre nom.
Fin des spoilers
Pratchett sait qu'il existe des règles strictes pour l'insertion de tant de noirceur dans un récit pour la jeunesse : « la compréhension instinctive qu'un enfant a du narrativium (sic), c'est qu'il faut que ça se termine bien » – mais il explique aussi très clairement que, même si sa sorcière peut faire cesser la douleur physique (elle l'attire hors du corps et en fait une boule qu'elle jette), elle ne peut pas, ne veut pas, emporter le deuil, la tristesse ni le chagrin.
« J'ai perdu mes deux parents au cours des deux dernières années, c'est le genre de chose auquel on réfléchit, dit Pratchett. C'est ce qu'il y a de plus terrible dans le métier d'écrivain : être là à l'enterrement de sa mère, mais l'écrivain n'est pas débranché. Donc vos pensées les plus intimes sont passées à la moulinette. Qui a dit... c'était une romancière célèbre... « malheur à la famille qui contient un écrivain » ? »
Même s'il ne le dit pas explicitement, il doit aussi s'y ajouter le chagrin dû à la perte de sa capacité à écrire à la main, ou à taper avec plus d'un doigt à la fois (même si, étrangement, il arrive toujours à signer son nom : « la partie qui contrôle la signature est à un endroit du cerveau complètement différent ») ; la douleur de savoir que, même s'il lui reste peut-être encore des années, ses autres capacités mentales vont suivre le même chemin. Mais sans doute pas d'un coup.
« Chaque jour doit apporter un tout petit changement régulièrement... régulier... régulier... il a hésité sur un mot, il faut que vous notiez ça », ajoute Pratchett avec un presque-rire jaune (ayant été journaliste lui-même avant de devenir attaché de presse dans l'industrie nucléaire puis romancier, il manque rarement l'occasion de vous rappeler qu'il sait comment fonctionne l'esprit des journalistes). « Un changement régulier par rapport à la veille. Alors qu'est-ce qui est normal ? Normal, c'était hier. Si vous perdez une jambe, vous vous retrouvez à sauter à cloche-pied, vous voyez la différence. »
« Le dernier test que j'ai fait a été le premier où les résultats n'ont pas été aussi bons que la fois d'avant. J'ai carrément oublié David Cameron – j'ai eu un blanc ». Cette fois, son rire contient, quoi, une trace de contentement ironique ? « Ce qui se passe, j'appelle ça le roulement à bille. Il est là, mais il n'est pas rentré dans l'emplacement. » Il ne peut même pas essayer de faire les tests qui lui demandent de griffonner des formes, mais quand on lui demande de donner des listes d'animaux, « je m'affaire méticuleusement à en citer plus que vous ne pouvez imaginer » – on entend bien la joie de l'intello de la classe qui s'applique – « et ça continue pendant un petit moment jusqu'à ce qu'elle dise oui, c'est bon, on sait ».
« Et il y a eu cette fois avec l'adorable Claudia et son accent allemand – ce qui est toujours bien pour les interrogatoires – et elle m'a demandé « qu'est-ce que vous feriez avec un marteau ? » J'ai répondu « Si j'avais un marteau, je cognerais le jour, je cognerais la nuit, j'y mettrais tout mon cœur... » A la fin, je dansais dans toute la pièce, et elle riait. Un jour, rira bien qui rira le dernier, et je m'en rends compte. Mais ça montre à quel point les choses peuvent être différentes : je manie toujours bien le langage, je peux jouer des tours avec et tout ça, mais je dois y réfléchir à deux fois pour mettre mon caleçon le matin. »
En quoi cela change-t-il sa perception de lui-même ? « Eh bien, personne ne surveille son esprit plus qu'un écrivain. On passe beaucoup de temps dans sa tête à analyser la façon dont on pense aux choses, et on se fait une philosophie. Je crois – ce que je vais dire va me coller pendant des années – que je suis ouvert à des moments de joie : l'autre jour, c'était juste un bout de fil barbelé dans la haie. Quelque chose avait poussé par-dessus, et ce motif, les différentes teintes de brun, le rouge... tout cela faisait une construction magnifique. Mais je pense aussi – peut-être simplement parce que j'ai soixante-deux ans – que ç'a m'a rendu plus... cynique ? Au sujet du gouvernement. Et aussi plus certain, c'est pourquoi je m'implique dans Dignity in Dying.
Depuis qu'il a révélé publiquement sa maladie, ou presque, Pratchett exprime publiquement son vœu de choisir le moment de son départ, et son étonnement quant au fait que la loi britannique ne voit pas le caractère raisonnable de sa position. « Cela me fait honte que des gens de ce pays doivent aller, la casquette à la main, mourir en Suisse. Entre autres choses, cela en fait une option réservée aux riches, ou plutôt à des gens qui vont bientôt être beaucoup plus pauvres. » Et les gens doivent partir plus tôt qu'ils ne l'auraient souhaiter. « Exactement. »
Il a beaucoup d'intérêt pour la loi de l'Oregon, où les médecins peuvent donner aux malades en phase terminale une « potion à prendre quand ça va trop mal. Je crois qu'environ 40% des patients, ou plus, meurent sans l'avoir prise. Ce qui signifie que, tous les jours, ils pensent : « hmm, aujourd'hui vaut la peine d'être vécu ». Puis un jour, ils ne le pensent plus, et ils meurent. Cela me paraît très humain et très bien, car ils peuvent penser « d'accord, tout est réglé, j'ai la potion, maintenant je peux essayer de profiter au maximum de la vie ». »
Idéalement, Pratchett aimerait que les choses soient encore plus officielles que cela ; il faudrait des tribunaux – là il se penche vers moi, m'adresse un regard intense par-dessus ses lunettes – formés de professionnels de la santé mentale, d'avocats, etc., tous âgés de plus de quarante-cinq ans, qui interrogeraient le patient et s'efforceraient de s'assurer que personne ne fait pression sur eux et que leur choix n'est pas « une obsession passagère ».
Mais cela est extrêmement difficile : dans la maladie, on fait souvent face à la dépression. « Oui. Oui, je sais. je sais », répond-il avec impatience. Bien sûr qu'il le sait. « Rien de ce que je dis ni ce que j'imagine, ni de ce que personne dit ou imagine, ne pourra être parfait. Mais n'importe quoi vaut mieux qu'une malheureuse moitié de couple, dans une maison, qui bricole un système avec des cordes et des poulies, en pensant « s'il tire là-dessus et qu'on utilise ça... » – c'est obscène. »
A l'heure actuelle, cette moitié de couple pourrait théoriquement être poursuivie pour meurtre. Au moins, s'il existait un tribunal, « cela signifierait un peu moins de risques pour ceux qui restent – ils ne seraient sans doute pas complètement tirés d'affaire, mais il y aurait une preuve que la situation était telle qu'elle était. »
Quelque part, je me demande si les déclarations publiques de Pratchett ne pourraient pas être, à un certain niveau, une tentative de parvenir à cela : à faire de nous un tribunal et des témoins à notre insu, quand le besoin se présentera. Que pense Lyn, son épouse depuis plus de quarante ans, de tout cela ? « Je crois que ma femme est d'avis que... en fait, je pense qu'au plus profond de son cœur elle est d'avis qu'une main descendra du ciel avec un grand flacon en disant « voilà précisément ce que vous vouliez ». Je crois qu'elle est d'avis que, euh... qu'elle s'occuperait de moi. Et je ne lui ai pas dit, je ne lui ai absolument pas dit « je veux que tu fasses ci ou ça ». » Et sa fille (Rhianna, 33 ans, qui a réussi comme scénariste de jeux vidéo et se décrit sur son site comme « infirmière narrative générale ») ? « Ma fille pense « si papa le veut, c'est bien. » Je ne crois pas qu'elle ait d'intérêt particulier à me voir rester couché là comme un bébé. »
C'est certainement ce qu'il ressentait vis-à-vis de son propre père. C'était même, à ce qu'il semble, ce que son père désirait. Si cela avait été légal, dit Pratchett, et « s'il avait pu se redresser dans son lit et dire au revoir, j'aurais appuyé sur le bouton. Je n'aurais pas pu voir clair à cause des larmes, mais j'aurais considéré ça comme mon devoir. »