Terry Pratchett : en lutte pour garder la fantasy vivante

Terry Pratchett, le fameux auteur prolifique, vient juste de publier un nouveau roman du Disque Monde, Unseen Academicals. Il parle avec Sanjida O'Connel de ses bricolages avec la science, sa bataille contre la maladie d'Alzheimer, et les chances qu'il y a de s'échapper d'un panier de crabes.

Le jardin de Terry Pratchett est plein de chemins sinueux, d'impasses soudaines et de trésors cachés, à l'image d'un roman du Disque Monde. Des poissons aux reflets cuivrés zigzaguent entre les mauvaises herbes d'une mare, une série d'attrape-mouches pend dans une serre regorgeant de piments de la taille d'un bras d'enfant, et des tortues au regard méchant se dandinent tranquillement dans un jardinet.

Pratchett lui-même est mince, vêtu de noir. Sa fameuse barbe luxuriante a été taillée. Son bureau ressemble à une chapelle médiévale, complétée par des toiles d'araignée cartoonesques et tout un attirail de sorcellerie : il y a là un immense pupitre en bronze, Saturne qui pend au-dessus d'un bureau, une bougie qui dégouline dans une tête de mort et un crâne de chat en guise de presse-papier.

Âgé de 61 ans, Pratchett a été sacré chevalier cette année et décoré de l'Ordre de l'Empire Britannique pour services rendus à la littérature. Il est principalement connu pour ses 37 romans de fantasy concernant le Disque Monde. Une planète... plate, en équilibre sur 4 éléphants eux-mêmes perchés sur une tortue géante nageant dans l'espace : voilà le Disque-Monde. C'est comme le Seigneur des Anneaux 500 ans plus tard : humains, loup-garous, vampires et gobelins se côtoient plutôt pacifiquement.

Son créateur est manifestement un passionné de science : il collectionne les faits comme d'autres les timbres. « Cela va sans dire que le réel est bien plus étrange que la fiction, dit-il. Parfois, certains faits vous sautent aux yeux avec une telle violence que vous vous dites qu'il y a forcément un truc. »

La fascination de Pratchett pour la science commence dans son enfance, alors qu'il gardait les cartes offertes dans les paquets de thé Brooke Bond, avec leurs images de Jupiter et des « canaux » de Mars. Ses parents lui ont offert son premier télescope et il a désormais son propre observatoire au beau milieu des pommes et des poires de son jardin. « Mon enfance a été une période très excitante, se souvient-il. J'ai découvert la lecture vers 9 ans et il ne m'a pas fallu longtemps pour devenir un inconditionnel de science-fiction. Et je lisais tellement vite... une vraie tronçonneuse. »

Bien que son père soit ingénieur, il n'est pas attiré par une carrière scientifique. « La science était intéressante, mais rester assis à regarder un professeur faire des expériences, non merci. Et autant que je sache, personne ne nous a jamais dit au cours de mes études que nous étions sur une planète en orbite autour du soleil, dans un des bras de la Voie Lactée. »

Avec les mathématiciens Jack Cohen et Ian Stewart de l'université de Warwick, il a écrit 3 livres sur la Science du Disque Monde. Pratchett admet qu'il n'a pas l'esprit scientifique, mais il adore bricoler avec la science. Dans Nation, son précédent ouvrage, il parle de méthode scientifique par l'intermédiaire d'une fille de l'époque victorienne coincée sur l'île lointaine d'une mer australe.

Le dernier livre de Pratchett, Unseen Academicals (un de plus dans la série du Disque-Monde) a été réclamé par ses fans qui lui ont suggéré d'écrire sur le football. « Le football est là pour la cohérence de l'intrigue », dit-il, mais le livre lui-même porte sur sa théorie du panier de crabes. L'idée, dit-il, est que le football s'est développé durant la révolution industrielle, quand les gens ont quitté la campagne pour la ville. « Les vieilles certitudes de chez eux n'avaient plus cours : ils n'avaient rien en commun si ce n'est leur pauvreté mais ils formaient un véritable clan pour soutenir le même club de foot. »
Et le panier de crabes ? C'est que les crabes s'en échappent rarement. « Il est difficile de sortir d'un ghetto qu'on a créé soi-même. »

Le Disque Monde est peuplé de mages et de vampires qui ont promis de ne plus boire de sang, le personnage principal d'Unseen Academicals est un gobelin, et l'action se déroule dans une université dont le bibliothécaire est un orang-outan. Toutefois, les thèmes et les personnages ne nous seraient pas plus familiers sur le « Globe-Monde ». Une des préoccupations de Pratchett est l'environnement et ce qui est en train de lui arriver. « Je pense que nous sommes condamnés, assène-t-il, parce que les politiciens ne pensent que sur les 5 années à venir. A chaque fois que je me souviens que nous vivons sur une planète, ça me flanque les jetons, parce que c'est vraiment dangereux ! 3 km trop bas vous grillez, 3 km trop haut vous gelez. C'est tellement délicat, tout ça. » Pratchett dit qu'il a toujours pratiqué le recyclage et fait pousser ses propres légumes, comme le prouvent les courgettes aussi grosses qu'un vaisseau spatial et les citrouilles qui envahissent le jardin.

« Les planètes sont dangereuses : 3 km trop bas vous grillez, 3 km trop haut vous gelez. »

Récemment, Pratchett est devenu aussi connu pour avoir vendu 65 millions de livres traduits en 35 langues que pour être atteint de la maladie d'Alzheimer. Il y a 2 ans on lui a diagnostiqué une atrophie corticale postérieure, une forme rare de la maladie qui conduit à un rétrécissement du cerveau. Il a perdu la faculté de taper au clavier et a dû dicter Unseen Academicals à son assistant. Pour son prochain livre il utilise un logiciel de reconnaissance vocale, Dragon Dictate, qui s'adapte au fil de son travail. Il a copié sur son disque dur l'ensemble de ses romans et a entraîné le programme non seulement à reconnaître son accent, mais aussi à apprendre les mots qu'il utilise : « orc » et « yennork » [NdT : pour rappel, un yennork est un loup-garou ne restant que sous une forme, humaine ou lupine] n'appartiennent pas au vocabulaire traditionnel des écrivains. « Il est étonnant », dit-il, mais il le trouve défaillant quant à la ponctuation.

Pratchett n'a remarqué aucun changement dans son style, mais il a été contacté par des scientifiques qui voulaient suivre les développements d'une détérioration éventuelle. « J'aime bien les vautours, dit Pratchett avec une certaine véhémence, eux au moins ont la décence d'attendre que la bête soit morte. Que les gens ne comptent pas sur ma coopération pour ça. »

Mais Practhett a manifesté publiquement sa colère contre la maladie d'Alzheimer et il a annoncé l'an dernier à la Conférence sur la Recherche contre la maladie d'Alzheimer qu'il mangerait « un cul de taupe morte » s'il pensait que ça pouvait le guérir ; il a dit qu'il était prêt à affronter la mort. Sa seule condition est d'être autorisé à mourir de la manière qu'il aura choisie, et quand il le souhaite. Il préfère l'expression « mort assistée » à celle de « suicide assisté » à cause des connotations négatives du terme suicide. « La situation actuelle ne convient à personne. C'est comme une bonne sœur qui ferait un cours sur le sexe, dit-il. Ca ne serait pas pour que vous l'appliquiez. »

« J'ai l'intention de vivre aussi longtemps que possible, et personne ne sait vraiment combien de temps ça fera : l'atrophie corticale est du genre coriace, mais moi aussi. J'ai plutôt un gros cerveau (même si mes professeurs défileraient pour vous dire que je ne l'ai jamais beaucoup utilisé) et je compte bien continuer comme ça. »


Questions de lecteurs à Terry Pratchett.

Soit le Disque Monde a une réserve d'eau infinie, soit toute l'eau qui tombe du Bord est conservée par un mécanisme miraculeux. Qu'en est-il ?
On s'arrange. L'eau passe par-dessus bord et revient sous forme de pluie. En même temps, on parle d'une tortue géante nageant dans l'espace, là.

En tant que malade atteint d'Alzheimer qui soutient la recherche visant à guérir cette maladie, quels travaux avez-vous vus qui vous donnent un espoir de guérison ?
Aucun. Mais si vous développiez la maladie d'Alzheimer à 40 ans et qu'on puisse faire en sorte de freiner, de maîtriser le processus jusqu'à vos 90 ans, vous n'auriez rien contre, non ?

Dans le monde réel, quels domaines scientifiques ou technologiques vous inspirent le plus ?
Les grandes avancées de la physique moderne. Je ne les comprends pas. La science-fiction joue avec les concepts les plus bizarres dès qu'ils sont mentionnés dans le New Scientist. L'histoire des univers alternatifs, j'ai dû la trouver dans un truc comme ça. Et je ne peux que m'étonner de la facilité avec laquelle l'univers s'est ouvert face à nos recherches. Nous n'avons pas foncé dans trop de murs.

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