Discours sur l'état de (la) Nation

La plupart des adeptes de la littérature fantasy connaissent les Annales du Disque-Monde, la série bien-aimée des lecteurs écrite par Terry Pratchett. Mais Nation (Harper Collins, 2008), son récent roman d'apprentissage, emmène les lecteurs droit dans le royaume de l'aventure. Nous avons réussi à mettre la main sur l'auteur britannique aux nombreux prix, pour lui demander pourquoi ses personnages principaux sont souvent des enfants et comment son travail a changé depuis qu'on lui a diagnostiqué un début de maladie d'Alzheimer.

Vous attendiez-vous à ce que Nation attire ce genre de réactions ?
On va le dire comme ça : je savais que j'avais écrit un bon livre. Je savais qu'il était bon, essentiellement parce que je n'avais pas l'impression de l'écrire, mais plutôt qu'il s'écrivait à travers moi. Ceci dit, en fait, je suis étonné de voir les prix qu'il obtient aux États-Unis, surtout que ma carrière en Amérique stagnait plus ou moins depuis les années 90. Puis, ô jour de gloire ! Je me suis retrouvé avec deux excellents éditeurs, un pour la jeunesse et un pour les adultes, et même un agent qui savait écrire mon nom, toutes choses pour lesquelles je suis vraiment reconnaissant. C'a été une deuxième chance considérable, et des prix comme ceux que je reçois rendent hommage à leur aide et à leurs encouragements.

Qu'est-ce qui vous a incité à écrire cette histoire ?
La question qu'on me pose beaucoup ces temps-ci est « Nation est-il une transposition, dans le monde de la fiction, de votre bataille avec Alzheimer dans le monde réel ? », ce qui montre tout simplement qu'il y a beaucoup trop de psychologie ces temps-ci ! Je n'ai été diagnostiqué qu'il y a environ un an et demi, alors que j'en étais déjà à la dernière phase de correction du livre ; mais l'idée m'en était venue plusieurs années auparavant, et je l'aurais écrit à cette époque s'il n'y avait pas eu le grand tsunami en Asie. Après un tel événement, je pensais qu'il était trop tôt pour un livre comme Nation. Quant à son contenu, son héros, sa philosophie, tout ce que je peux dire est que ma vie passée à écrire semblait tout simplement m'ouvrir une grande porte et que tout se mettait naturellement en place. Nation s'est quasiment écrit tout seul.

En tant qu'auteur, votre nom est synonyme des Annales du Disque-Monde. Cependant, Nation semble constituer votre dernier retour au monde des livres pour enfants et adolescents. Pensez-vous que le passage d'un genre à l'autre soit important pour votre équilibre ?
J'écris ce que je préfère appeler de la fantasy, même si, dans certains cas, on n'y trouve pas beaucoup des ingrédients classiques. Je suis d'avis que fantasy pour enfants et fantasy pour adultes sont le même genre. Je sais que des adultes lisent mes livres pour enfants, et que des enfants lisent mes livres pour adultes. Nation était un livre pour enfants parce que le personnage et les thèmes l'imposaient. Mais j'aime bien alterner entre enfants et adultes, même si, il faut le dire, je me sens parfois comme l'ancêtre de Daphné qui était parti combattre dans la Guerre des Deux Roses en arborant une rose rose ! [NdT : Pendant cette guerre, les camps ennemis avaient comme emblème, l'un une rose blanche, l'autre une rose rouge. L'ancêtre en question se retrouve à devoir se battre contre tout le monde] Ici, j'ai entendu des gens dire que je devrais décider quel genre d'auteur je suis.

Que voyez-vous dans les enfants qui en font des personnages captivants ?
Les enfants, en général, sont plus intéressants comme personnages principaux parce que, par définition, il y a beaucoup de choses qu'ils ne savent pas ; au début du livre, il y a beaucoup de choses que le lecteur ne sait pas, et ils peuvent apprendre ensemble. Tiphaine Patraque, dans les romans jeunesse du Disque-Monde, a un petit frère qu'elle aime beaucoup [Ndt : ? enfin, c'est dans le texte...] Daphné, dans Nation, est hantée par la mort de son petit frère, et Mau, évidemment, par celle de tous les gens qu'il ait jamais connus. Tous deux font face à la plus terrible angoisse. Il faut être très cruel, pour être écrivain.

Quel rôle ont joué les bibliothèques et les bibliothécaires scolaires dans votre contact avec les jeunes lecteurs ?
J'ai visité de nombreuses écoles et bibliothèques au fil des ans, et je peux dire d'expérience qu'il y a des professeurs et des bibliothécaires qui savent s'y prendre, et d'autres non. Une bonne journée, c'est quand les enfants ont été préparés par un professeur enthousiaste et qu'ils posent des questions vraiment difficiles et bien pensées. Des journées comme ça vous donnent un sentiment de bonheur qui dure des mois. Malheureusement, encore maintenant, on en trouve qui considèrent la visite d'un auteur arraché au sanctuaire de son traitement de texte comme une façon de boucher un trou dans la journée. Soit dit en passant, mes meilleures expériences ont été aux États-Unis, même si évidemment j'en ai aussi eu d'autres plus problématiques. J'ai de la chance : j'ai été attaché de presse et journaliste, et je ne me laisse pas impressionner par un public amorphe ; mais pour certains auteurs, venir dans une école doit ressembler à une punition.

Y a-t-il un de vos romans qui ait plus d'importance que les autres pour vous ?
J'ai toujours un faible pour L'Hiverrier ; ce serait un match nul entre L'Hiverrier et Nation. D'un autre côté, Le Fabuleux Maurice et ses Rongeurs Savants m'a permis d'obtenir la médaille Carnegie, et je lui en suis très reconnaissant.

Qu'est-ce que votre début de maladie d'Alzheimer a changé à votre manière d'écrire ?
Je pense que mes éditeurs et Rob, mon assistant, seraient d'accord pour reconnaître que du point de vue de la composition, de l'intrigue et des personnages, il n'y a pas vraiment de différence. J'ai une forme rare de la maladie qui a des effets étranges sur la vision, ce qui ralentit ma vitesse de frappe, alors que j'étais très rapide ; donc maintenant, je dicte, avec, à mon avis, de très bons résultats. Nous sommes maintenant en train d'essayer un logiciel de dictée vocale, même si c'est une vraie corvée pour quelqu'un qui possède le vocabulaire d'un écrivain, c'est-à-dire, bien sûr, quasiment tous les vocabulaires possibles.

Pensez-vous que le monde de la littérature pour enfants et adolescents ait changé depuis la publication de votre premier livre en 1971 ?
Au Royaume-Uni en tout cas, le phénomène Harry Potter a entraîné un intérêt considérable pour les livres pour enfants, surtout de la part de journalistes qui n'en avaient pas lu un depuis qu'ils étaient sortis de l'école. Je ne suis pas sûr que ce phénomène ait causé une augmentation du nombre de livres en-dehors de l'univers d'Harry Potter, mais il y a bien eu un renouveau des classiques et davantage d'intérêt pour les nouveaux auteurs, parce tout le monde recherchait la nouvelle JK Rowling. Ce qui est bien sûr un peu ridicule : on ne devrait pas chercher la deuxième JK Rowling, mais le premier Irving Binglebat, quelqu'un qui ait quelque chose de nouveau à dire. Au Royaume-Uni, je pense, au moins cinq auteurs ont été salués comme « le nouveau Terry Pratchett ». Je crois que certains d'entre eux ont survécu.