Neil Gaiman interviewe son ami Sir Terry Pratchett à propos de Snuff
Une petite interview à bâtons rompus publiée par Neil Gaiman sur le site Boing boing:
Neil Gaimann : D'où vient l'idée qui a donné Snuff ?
Terry Pratchett : Pas la moindre idée, mais je crois que j'ai commencé à partir du personnage de Samuel Vimaire, tel qu'il est actuellement, et comme j'aime bien son intéressant monologue intérieur j'ai décidé d'utiliser la vieille ficelle usée qui consiste à envoyer un policier se détendre quelque part en vacances, parce qu'on sait tous comment c'est censé se dérouler. Et alors je me suis rendu compte que sortir Vimaire de son milieu urbain et de son confort domestique allait être un vrai délice à écrire.
NG : Le Guet me fascine. Tu arrives à faire un roman policier traitant à la fois des procédures et d'un inspecteur dur à cuir [NdT : apparemment les anglo-saxons ont divers sous-genres alors que les Français les rassemblent sous le nom générique roman policier] tout en écrivant des livres drôles et intelligents au sein d'un monde fantastique.
TP : Pour mettre les points sur les i, M. Gaiman, le monde dans lequel Sam Vimaire se trouve n'est pas vraiment fantastique. Ok, il y a des gobelins mais l'ambiance générale est celle de la classe moyenne rurale anglaise. Ça parle entièrement des caractéristiques de l'humanité. Fourre Sam Vimaire dans une situation devenue empoisonnée et il fonce, tout aussi réaliste que les autres policiers, pensant de la même façon et étant Sam Vimaire, en se posant continuellement des questions sur ses motifs et ses procédures.
NG : Te souviens-tu de ce qui t'as inspiré Sam Vimaire au début ? Comment la vraie police réagit-elle à lui et au Guet ?
TP : J'ai trois casques de policiers alignés dans mon bureau, des cadeaux de policiers fans de Sam Vimaire. Je me souviens que quand j'étais en tournée, il y avait parfois un flic qui apparaissait dans la librairie. Ils n'arrivaient jamais par la porte d'entrée mais par l'entrée de service et en faisant un signe de tête au patron après que la queue se soit terminée. Et ce qu'ils allaient me dire était si prévisible que j'aurais presque pu le dire à leur place. Ils disaient des choses comme, "Oh oui, [rire grinçant] on a bien un parfait Chicard Chique et tous les postes ont eu un sergent Colon" même si je dois avouer que le policier qui me disait ça était lui-même un parfait sergent Colon. Je connais des tas de flics et j'avais souvent affaire à eux quand j'étais journaliste - on écrit facilement sur les flics parce qu'ils ont tendance à obéir aux instructions.
NG : Tu as vraiment dit lors d'une ancienne interview que tu aurais aimé être comme Sam Vimaire ? Pourquoi ?
TP : Je ne crois pas avoir réellement dit ça, mais tu sais comment ça se passe, et le "comment ça se passe" te change avec le temps. L'auteur peut toujours fouiller dans sa personnalité et y trouver des aspects qu'il peut associer à ses personnages. Si tu insistais, je dirais que depuis que je parle de mon alzheimer et lui tiens tête je suis devenu une personnalité publique ; je suis allé deux fois à Downing street [NdT : résidence du Premier ministre britannique], écrit des courriers enflammés au Times, participé à des débats à la Chambre des Communes et suis globalement devenu un vieux crouton au point de m'asseoir parfois déconcerté en me disant "En fait, ton boulot c'est de t'asseoir là pour écrire un autre livre. Changer le monde, c'est pour d'autres...". Et puis je me reprends en me disant "Non, pas du tout !". Et donc, garder en tête que de nos jours les gens appellent "Sir" un enfant des logements sociaux me permet de créer une mentalité pour Vimaire.
NG : Quand tu te mets à écrire du Vimaire, y a-t-il une différence dans ta façon de voir le monde par rapport à, par exemple, quand tu écris du Rincevent ou du Mémé Ciredutemps ?
TP : Oh oui, tu sais sûrement comment ça marche. Une fois que tu as ton personnage bien en tête, tout ce dont tu as réellement besoin c'est de le faire vivre, de le reposer et de noter ce qu'il dit, fait ou pense. C'est vraiment ça. Ça frise le bizarre : tu sais que c'est toi qui penses, mais la pensée est réglée sur le mode Vimaire. Il y a aussi un mode Tiphaine Patraque totalement opérationnel, qui est assez étrange.
NG : Tu as désormais écrit assez de livres pour avoir des préférences bizarres : celles pour lesquelles les gens pourraient ne pas comprendre pourquoi tu les aimes tant. Peux-tu désigner des favoris ? Y a-t-il un de tes livres que tu souhaiterais montrer aux gens pour qu'ils ne passent pas à coté ?
TP : C'est une bonne question, mais il est difficile d'y répondre. J'ai vraiment apprécié l'écriture du Régiment monstrueux qui d'une certaine façon a failli devenir grand public. Avec des modifications minimes il aurait pu se passer pendant la guerre d'indépendance espagnole du monde réel. Je te connais et tu me connais et on sait tous les deux que bien qu'on fasse parfois des recherches, on en fait automatiquement sans savoir ce qu'on cherche : tu lis juste quelque chose sur le sujet qui t'intéresse et tu es étonné de voir à quel point ces petites informations lues dans tous ces livres de deuxième main finissent par remonter et t'offrent une histoire. D'ailleurs, j'ai fait beaucoup de travail intéressant pour le Régiment monstrueux dans des librairies lesbiennes.
NG : Est-ce qu'il y a des personnages du Disque-Monde que tu souhaitais voir réapparaitre, mais qui ne l'ont pas encore fait ?
TP : Quelque part au fond de mon esprit il y a une histoire dont le héros est Henri Terreur le maléfique, pas vraiment fait pour être un contemporain de Sauron... mais le dire m'a fait penser que je devrais y revenir.
NG : Dans un article parlant de l'écriture pour le New York Times, Carl Hiaasen (un auteur que tu m'as fait découvrir pendant la tournée de De bons présages) écrivait: "Chaque auteur cherche l'inspiration à différents endroits et il n'y a aucune honte à se ruer sur les gros titres. C'est en fait nécessaire quand on s'essaie à la satire contemporaine. L'humour tranchant repose sur les allusions aux sujets d'actualité... Malheureusement pour les romanciers, la réalité devient bien plus drôle et tirée par les cheveux." Est-ce que le Disque-Monde est un cadre qui te permet d'éviter ça ? Ou est-ce un outil qui te permet de réutiliser les gros titres de manière inattendue ?
TP : Je pense toujours que c'est une caractéristique de l'humanité. J'espère que tout le monde sur le Disque-Monde est un personnage facilement reconnaissable et compréhensible et donc des fois je peux leur donner des problèmes modernes et contemporains comme Mustrum Ridculle se creusant la tête au sujet de l'homosexualité. En fait, je n'ai jamais besoin d'aller chercher ces trucs : je me retourne et il m'arrivent en pleine figure. J'étais très content quand Monnayé est sorti juste avant la crise financière et que tout le monde disait que je l'avais prévue. C'était pas très difficile.
NG : Quels sont les plus importants changements que tu as vu au cours des trente dernières années dans la manière dont les genres sur lesquels tu as travaillé - essentiellement l'humour, la science-fiction et la fantasy - sont perçus et reçus par le monde ? Ou est-ce que quelque chose a tout simplement changé ?
TP : Celle-là est sujette à débat. Mon point de vue est que ces derniers temps, la science-fiction et la fantasy sont devenues grand public. Toi Neil, tu dois sûrement voir la même chose. Quand j'ai commencé à faire des tournées, les personnes rencontrées étaient, pour ceux d'entre nous ayant le bon radar, typiquement fans. Ces temps-ci, mes livres du Disque-Monde et la plupart de mes autres trucs semblent être là pour ce que j'appellerais le "grand public". Ce qui est sûr, c'est que quand nous étions en Australie il y a quelques temps cette année, Rob et moi avions l'impression de planer sur les ailes du fandom [NdT: sphère, univers de fans]. On va dans une boutique pour acheter une paire de bottes RM Williams, la vendeuse est une fan. On va chez David Jones à Sydney pour acheter une paire de Calvin Klein et la première femme qu'on rencontre est une fan qui devient notre acheteuse personnelle pour le matin. Et la même chose ensuite pour le type de la caisse et ainsi de suite. Les gens du bureau d'enregistrement de la compagnie aérienne étaient fans, et sur un vol, en plein milieu du repas, une magnifique bouteille de vin atterrit devant moi et l'hôtesse me dit "La femme du capitaine est votre plus grande fan". Quand même, j'ai l'impression que tout ceci est un peu crétin : la perception définitive qu'ont les lecteurs de mes livres c'est qu'ils sont toujours cet ado de 14 ans appelé Kevin. Mais, tu sais, cet ado a grandi et continue à lire, tout comme ses enfants.
NG : Est-ce que tu as découvert de merveilleux livres de référence sur l'ère victorienne, récemment ?
TP : Je crois plutôt que je les ai presque déjà tous, et c'est bizarre que tu doives poser la question parce que pendant mon temps libre avant de finir The long earth [NdT : "La longue terre", conte de SF écrit avec Stephen Baxter] je travaille sur un vieux livre de l'ère victorienne, juste pour utiliser tous les trucs que toi et moi on avait pris à l'époque où on écumait les librairies de Tottenham Court Road à Londres. Je continue toujours à prendre ces trucs. Je t'avais pas dit qu'à Hay-on-Wye [NdT : village gallois, capitale des bouquineries] j'ai trouvé un lot de très gros livres dont le titre de la collection est "Londres d'antan et d'aujourd'hui", et que j'ai compris que le "aujourd'hui" datait en fait de 1880 ? Il y avait même une jolie gravure sur bois de Primrose Hill quand il y avait encore des primevères dessus. C'est vraiment un truc super. Des petites choses que les gens pourraient ne pas remarquer mais qui pour moi sont comme une mouche faisant bondir la truite hors de l'eau.
NG : Comment le Disque-Monde a-t-il évolué avec les années ?
TP : Je pense que la réponse simple est ici encore l'humour, mais les gags ne sont plus préparés : ils viennt de la personnalité des personnages et de la situation. Ces temps-ci l'humour a l'air d'arriver de sa propre volonté.
NG : Comment l'écriture des romans du Disque-Monde a-t-elle changé ta vision du monde ?
TP : Je pense que c'est plus ça que de voir le monde différemment parce qu'on vieillit. Par exemple il y a des trucs dans Snuff que je n'aurais pas pu écrire à 25 ans. Bien que j'aie écrit des choses avant le Disque-Monde, je me suis vraiment retroussé les manches pour l'écriture du Disque-Monde. Je pense que les livres sont, non pas sérieux, mais traitent de sujets plus sérieux. Maintenant, ce n'est plus seulement pour rire. Ma vision du monde a changé : parfois j'ai l'impression que le monde est rempli de gens raisonnables qui connaissent l'histoire et de parfaits crétins qui ne la connaissent pas. Bien sûr, tous les fans du Disque-Monde connaissent l'histoire par cœur !
NG : Comment l'écriture des romans du Disque-Monde a-t-elle changé la façon dont le monde te voit ?
TP : Parce que c'est le cas ? Mon agent m'a fait remarquer une fois que j'avais été cité une fois par l'éditorialiste d'un quelconque journal américain, et il était ravi de voir qu'il ne m'identifiait que par mon nom sans rappeler aux gens qui j'étais, supposant apparemment qu'ils le savaient parfaitement. J'ai un bon paquet de doctorats honoraires, je suis professeur d'anglais du Trinity College de Dublin et un membre du King's College de Londres, le summum, chevalerie comprise. Pourtant, quand on en vient aux correcteurs, je suis toujours cet auteur de fantasy fofolle, même si je dois dire que ce genre d'attitude dédaigneuse devient de plus en plus rare.
NG : Est-ce que tu es respectable ?
TP : C'est une question piège ? Si c'est le cas je répondrai oui. D'une manière générale j'essaie d'obéir aux lois, je paie mes impôts (qui représentent une somme énorme), je fais des dons aux bonnes œuvres, et j'écris au Times des lettres qu'ils impriment. Respectable est une expression étrange : est-ce que c'est pas le "respect" que veulent tous les gosses de rue, éventuellement à la pointe du couteau ? Il est certain que je suis impliqué dans des trucs et peu après la fin de cet interview, je vais ennuyer mon élu local. C'est rigolo. Le Disque-Monde et mon alzheimer m'ont offert une estrade.