Une vie dans... l'écriture: Terry Pratchett
Terry Pratchett se fait faire une statue. Une statue de déesse, et il estime qu'elle devrait fumer une cigarette... et montrer un sein. "Il devrait aussi y avoir une urne. Avec une urne c'est pas du porno - c'est un cliché disque-mondien" nous dit-il en riant aux éclats.
La déesse est une invention de Pratchett ; Narrativia, divinité du récit qui sourit aux écrivains (et peut-être tout particulièrement à son créateur). Le Disque-Monde, créé par Pratchett il y a 28 ans, est un monde fantastique soutenu par quatre éléphants campés sur le dos d'une tortue géante. C'est un concept qui a commencé comme une parodie affectueuse de la fantasy emplie de chevaliers et de sorcières, mais qui s'est progressivement mué en satire sophistiquée de la société contemporaine pour dénoncer le ridicule d'Hollywood, de la poste, de la presse, des banques ou du football.
Et Narrativia a toujours été à ses cotés. "Si vous avez été un bon garçon et avez travaillé sans relâche, alors Narrativia vous sourira" dit-il en se rappelant sa délectation à la vue d'une de ses interventions, quand il rédigeait Procrastination il y a plus de dix ans. Il avait décidé de baptiser un de ses personnages du nom de Ronnie Soak. Soak est le cinquième cavalier de l'apocalypse, celui qui a quitté le groupe avant qu'il devienne célèbre. Son nom avait été choisi au hasard, aussi Pratchett fut-il sidéré de remarquer ce qu'il donnait lu à l'envers. Il a immédiatement su que ce cavalier serait un signe avant-coureur. "J'ai pensé au chaos - oui ! Chaos, le plus ancien" dit-il. "C'est comme ça que les choses se sont présentées".
Dans son style typiquement farfelu, Procrastination renferme une pincée de yétis, une horloge qui arrêtera le temps et les moines de l'histoire dont le boulot est de gérer le temps en le prenant là où il ne sert à rien (sous l'eau) pour le mettre là où il sert (dans les villes). Antonia S. Byatt a dit à sa sortie qu'il aurait dû être sélectionné pour le Booker Prize. Mais c'était un roman de fantasy, il était rigolo, il se vendait bien. Sans surprise, il n'a donc pas été sélectionné. Et en dépit de l'immense popularité de Terry Pratchett (75 millions de copies distribuées pour ses 67 livres), le gratin littéraire a mis du temps à le remarquer - sauf Byatt. Elle est, dit-elle, toujours une fan et en parle comme d'un "grand conteur d'histoire particulièrement inventif en ce qui concerne la langue anglaise, tant pour ce qui est de la farce et de la comédie que pour les blagues (incroyablement) débiles pour ados. Je pense aussi qu'il est sage et moralement complexe. Et mature même s'il plaît aux jeunes."
Ce n'est qu'en 2001que Pratchett remporte son premier prix littéraire majeur, la médaille Carnegie, pour son premier roman jeunesse du Disque-Monde, Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants, une pétillante parodie du joueur de flûte de Hamelin. Il a depuis été fait chevalier pour services rendus à la littérature ("Je crois qu'ils ont dû un peu ricaner. Tiens, donnons un titre de chevalier à un auteur de fantasy, ça devrait l'amuser") et a reçu une flopée de diplômes honoraires comme le Trinity College de Dublin qui l'a nommé professeur.
Aujourd'hui le professeur Terry Pratchett est assis dans le pub local avec une demi Ferret devant lui et attend son bubble and squeak [NdT : plat de légumes frits]. Il est content de parler de ses livres : depuis qu'il a annoncé au monde fin 2007 son "enquiquinement", le début d'une variante de la maladie d'Alzheimer dont il est atteint (atrophie corticale postérieure), l'attention des médias s'est collée à lui et à son combat pour médiatiser la maladie. L'attention n'a fait que croître depuis qu'il a publiquement pris position en faveur du suicide assisté, et réalisé cette année pour la BBC le documentaire "Choosing to die" [NdT: "choisir de mourir"] consacré aux derniers moments d'un homme à la clinique Dignitas en Suisse. Les interviews se focalisent par conséquent sur la maladie et il dit qu'il doit souvent "insister pour qu'on mentionne aussi qu'il écrit des livres".
Son dernier livre, Snuff, est le 39e roman du Disque-Monde et traite des procédures de police. Il a des passages à se rouler par terre (le Wonderful Fanny, bateau à roue à aubes, le passage à la Jane Austen - voir ci-dessous). Mais c'est un roman particulièrement noir centré sur une espèce de gobelins méprisée et menacée. "Snuff raconte que tout le monde dit que les gobelins sont mauvais, mais si vous les considérez mauvais et les traitez comme tels, alors ils le deviendront. Et notre société pourrait en tirer quelques enseignements" dit Prachett. "Ce n'est qu'une façon de parler de notre société comme si on la voyait de l'extérieur, mais avec beaucoup de légèreté". Une partie du livre a été "assez pénible" a écrire, mais "on a besoin de l'obscurité avant que la lumière ne jaillisse".
En révélant sa maladie en 2007, Pratchett a dit : "Je pense qu'il y a encore le temps pour au moins quelques livres". La parution de Snuff porte le nombre à trois depuis cette annonce, et il est actuellement en pleine écriture de trois autres : son autobiographie, un conte de science-fiction co-écrit avec Stephen Baxter et un roman historique se déroulant dans le Londres victorien, avec des allures de George McDonald Fraser. Ils sont tous bien éloignés de sa production habituelle de fantasy, mais "je pourrais écrire un livre se déroulant à Tombstone, Arizona ; je pourrais y mettre des cowboys et des arrêts de diligence ; mais dès que j'y foutrais un putain de dragon ils m'appelleraient un auteur de fantasy. Vous pouvez virer le putain de l'article. Mais une fois devenu auteur de fantasy, vous n'aurez plus le droit qu'à de la fantasy."
Né en 1948 et ayant grandi à Beaconsfield, Buckinghamshire, avec deux "excellents parents qui ne comprenaient pas trop ce qu'ils élevaient mais qui firent tout très bien, comme de me pousser", Pratchett eut son "baptême du feu" à 13 ans quand il publia une histoire dans le magazine de l'école. Elle parlait des agents immobiliers du diable rendant l'enfer populaire, et des conséquences qui s'ensuivaient. Le jeune écrivain perçut plus tard 14£ d'un magazine de science-fiction et acheta sa première machine à écrire avec son gain.
Rédigeant son autobiographie, il reconnait qu'il enjolive peut-être un peu son passé, mais il pense que son destin littéraire remonte à la fois où il a réécrit pour la première fois une copie du Vent dans les saules à l'âge de 10 ans. "Taupe, Rat, Crapaud et Blaireau. Tous de différentes tailles. Tous peuvent entrer dans la maison des autres. Tous portent des habits. Crapaud, pas franchement beau, peut passer pour une lavandière. Ça me fascinait" dit-il. La bibliothèque de Beaconsfield était le "cannabis" ; la "coke" est apparue quand il a découvert un bouquiniste dans le voisinage : "la bonne sorte, avec son odeur de livres d'occasion", et il dévora les livres de Molesworth, Sellar et Yeatman, les meilleurs humoristes. "Et c'était tout. Je me droguais à ça".
Il est aussi devenu obsédé par le magazine Punch, les lisant tous depuis les débuts de l'ère victorienne jusqu'aux années 1960. Dans son bureau se trouve éparpillée une collection éclectique de livres allant des Animaux préhistoriques d'Australie et de Nouvelle-Guinée au Dictionnaire anglais-tibétain, un tome de langue scot, une histoire des horloges et des montres et une exploration des égouts de Londres de l'ère victorienne. "Vous lisez un livre sur la façon de nourrir la marine de Nelson et vous finissez avec un truc très intéressant sur les patates. Ce n'est pas apprendre, c'est développer son QI, ce qu'on faisait à l'époque. Mais le mien est un peu plus consistant."
Une conversation avec Pratchett est bourrée d'anecdotes et de faits allant de l'empoisonnement et des citernes de vidange dans le far west aux toshers et Joseph Bazalgette, ingénieur victorien qui créa le réseau des égouts de Londres. "Vous savez ce qu'était un tosher ? Les toshers étaient des jeunes hommes, pour la plupart, qui descendaient dans les égouts avant Bazalgette."
Pratchett quitta l'école un an avant le bac, et décrocha à 17 ans un emploi dans un journal local, le Bucks Free Press. Il croit "qu'il ne peut y avoir de meilleur commencement pour une carrière d'auteur que de voir l'humanité sous tous ses aspects à travers la lorgnette du journaliste local. Toutes les affaires judiciaires, les crimes qu'il y avait... Vous apprenez à connaitre les flics, ils vous racontent des trucs - pour n'être qu'un jeune homme avec un crayon, vous pouviez faire ce que vous vouliez, franchement."
Le boulot le plus détesté au journal était la rubrique pour enfants qui proposait une liste des anniversaires et nécessitait d'écrire une petite histoire. Pratchett s'en chargea - "Je me suis dit : des histoires, je sais faire des histoires" - et commença à rédiger ce qui serait son premier roman, Le peuple du tapis, sous la forme d'un feuilleton. Il rencontra un éditeur, Colin Smythe (son actuel agent), lui raconta l'histoire et finit avec un contrat pour un livre.
Le peuple du tapis fut bien - mais discrètement - reçu lorsqu'il parut il y a 40 ans et Pratchett continua à travailler comme journaliste pour divers titres tout en publiant deux récits de science-fiction. Il était devenu attaché de presse pour le Central Electricity Generating Board responsable de trois centrales nucléaires quand il publia le premier tome du Disque-Monde, La huitième couleur, en 1983. Pratchett a autrefois dit de ce livre qu'il était à la fois un pillage et un hommage à Tolkien et aux autres auteurs de fantasy comme ER Eddison ou Ursula Le Guin. Sa popularité commença à augmenter et il se souvient de l'appel de son agent lui annonçant qu'il avait obtenu un accord pour six livres, ce qui allait lui permettre d'écrire à temps plein dès 1987. "Je me souviens m'être assis sur la pelouse, un peu comme dans les vieux Disney, avec pleins d'oiseaux bleus autour de ma tête, et me dire que si je jouais suffisamment bien je n'aurais plus jamais besoin de faire des journées d'honnête travail. C'était un moment de pur bonheur."
Selon Pratchett, ce que le Disque-Monde fait de mieux c'est de souligner "que ça se passe pas forcément comme ça". C'est une vision de la fantasy à la GK Chesterton selon laquelle elle peut "prendre ce qui est familier et quotidien, donc invisible, pour le retourner et le montrer au lecteur sous un jour totalement nouveau afin qu'il le découvre encore pour la première fois."
Il évoque la première apparition de la sorcière Tiphaine Patraque, un personnage central de ses romans jeunesses (pour ados et jeunes adultes) : la jeune fille précoce de 9 ans passe plusieurs contes de fées au crible de son esprit affuté. Hansel et Gretel ? "Pardon ? Personne n'a de fourneau assez grand pour y mettre une personne entière, et de toute façon qu'est-ce qui pousse des enfants à penser qu'ils peuvent se balader et manger les maison des gens ?" écrit-il dans Les Chtits hommes libres. Tiphaine regarde un livre pour enfants et on y lit "au milieu d'une forêt se trouvait une méchante sorcière", et elle dit "où elle la preuve ?" et retourne ces choses dans sa tête.
Les premiers romans du Disque-Monde ne sont que des blagues, et plus Pratchett devenait un écrivain mature, moins il y avait de blagues au profit de l'humour. "Plus vous remontez le temps, plus ils semblent juvéniles" dit-il. "Il y a le drôle et il y a la blague, les deux sont différents... Le temps passant, que ce soit avec les romans adultes ou pour la jeunesse, je me suis rendu compte qu'on pouvait subtilement suggérer des choses assez intéressantes sans forcément sermonner." Neil Gaiman, avec qui il a co-écrit De bons présages (1991) partage ce point de vue : "Il s'est progressivement amélioré avec le temps : maintenant il est guidé par l'histoire, pas par les blagues alors que je pense que c'était le cas dans les premiers romans... Il leur donne un air de facilité. Il n'écrit jamais de phrases moches, ne gaspille pas ses mots, et il est le meilleur quand il dit quelque chose de manière à ce que vous ne puissiez plus jamais la voir comme avant."
Comme ses livres, Prachett "semble être plus devenu lui-même avec le temps" dit Gaiman. Ils sont amis depuis presque 30 ans. "J'aime ce personnage à la barbe blanche. Si on avait une reine à l'ancienne, elle utiliserait certainement Terry comme conseiller et alors seules les bonnes personnes se feraient couper la tête... Il est drôle, généreux, grincheux, très concerné par son sens de la justice. Je pense qu'il aurait été un bon criminologue.
Snuff est le troisième roman que Pratchett a écrit en utilisant une technologie de reconnaissance vocale plutôt qu'un clavier : il n'est plus capable de taper un texte, même s'il peut écrire des mots lettre par lettre. Quand il revient dans sa maison blottie dans une vallée des collines du Wiltshire, Pratchett est enclin à snober son logiciel. "Sauvegarde" tonne-t-il à la rangée de six écrans qu'il utilise. Il ordonne "Ouvrir Épellation" et est immédiatement obéi, mais avec une sélection de mots à choisir, sans qu'il n'y ait rien de magique [NdT : en VO la fenêtre de dialogue s'appelle Spell box, qui peut se comprendre comme "boîte à sorts"].
"C'est un super truc de nerd avec lequel on peut jouer. Le premier truc qu'ils aient fait c'est de mettre tous mes livres en format numérique dans mon ordinateur, et le lendemain il jetait un sale regard à des mots comme Mémé Ciredutemps ou Rincevent. Je suis obligé de lui apprendre de nouveaux mots. Je crois que le plus abscons qu'on y ait mis fut ferkidoodle". [NdT: euh ??] Si écrire de cette manière a pu changer son œuvre, c'est en la rendant "plus conversationnelle", pense-t-il, mais "ça m'a juste permis de rester un écrivain" et sans écriture "je pense que j'aurais fini par filer vers la Suisse. Enfin, pas vraiment mais vous voyez ce que je veux dire : j'aurais perdu toute envie de vivre. Mais avec ça - ça continue à me faire aller de l'avant tant que peux parler".
Pour ce qui est de filer en Suisse, "on a les papiers et puis voilà". Il ne cherche pas à s'impliquer plus. "J'hésite un peu - quelqu'un m'a dit quand on m'a donné le diagnostic, quelqu'un du milieu, qu'il me restait probablement deux ans. C'était il y a déjà un moment... C'est certainement quelque chose que j'envisagerais, mais en tous cas pour le moment je n'ai absolument aucune raison de le faire".
L'atrophie corticale postérieure, nous explique-t-il "se situe au bout des différentes sortes d'alzheimer : il faut passer par tous ses stades avant d'être atteint de l'alzheimer". Oui, il a des pertes de mémoire mais même alors il n'est pas certain que ce soit la faute de la maladie. "Je veux dire, actuellement j'ai 63 ans et en plus de ça je me paye des sciatiques et tous les trucs qu'on a en vieillissant, donc on est jamais sûr de ce qui se passe, on a aucun moyen de s'évaluer."
Pourtant il soutient toujours la campagne pour la fin de vie assistée. "Les personnes qui y sont opposées, vous ne voudriez pas imprimer le nom que je leur donne... Je milite plus pour le principe que parce que je suis concerné." Mais en dépit de l'attention et de la renommée que ce combat lui a valu, Pratchett n'est pas sûr de sa promotion souvent évoquée au rang de trésor national. "Je ne sais pas si c'est un trésor national. Il y a des gens qui détestent mon courage. Mais ça fait partie du lot." Il sourit de plaisir à la pensée de leur haine. "Et plus ils me détesteront, mieux ce sera".