interview du School Library Journal: "A sir Terry, amicalement"

Rencontre avec Terry Pratchett - chevalier de la Couronne, créateur du Disque-monde, et un type cool

par Jonathan Hunt, 1er juin 2011

Il est tentant de penser que Terry Pratchett est né pour écrire. Avec plus de 50 titres au compteur, il est facilement l'un des raconteurs les plus aimés du monde. Et avec des ventes de plus de 65 millions de livres dans 37 langues, il est indiscutablement l'un des plus prospères. Les nombreux honneurs du romancier anglais incluent un anoblissement par la reine Elizabeth, plus d'une demi douzaine de doctorats honoraires, et le Los Angeles Times Book Prize 2008 et le Boston Globe-Horn Book Award 2009 pour "Nation" (HarperCollins, 2008), lequel a aussi décroché un Printz Honor. Maintenant, Sir Terry peut aussi ajouter le Margaret A. Edwards Award à son remarquable palmarès. Le Edwards, une récompense pour l'oeuvre de toute une vie qui salue des contributions significatives à la littérature jeunesse, est supervisé par la Young Adult Library Services Association et sponsorisé par le School Library Journal.

Bien que Pratchett ait fait sa première apparition imprimée quand il avait 13 ans (son texte "The Hades Business" était publié dans le journal de l'école), sa carrière littéraire prit son essor avec la publication en 1983 de "The Colour of Magic" (La Huitième Couleur) (chez Colin Smythe), le premier tome du "Disque-monde", sa série de fantasy extrêmement populaire.
Présentant un monde plat qui repose sur le dos de quatre éléphants perchés sur le dos d'une immense tortue qui nage dans l'espace, le "Disque-monde" établit rapidement que Pratchett n'est pas seulement un maître de fantasy, mais aussi un satiriste de première classe.
A ce jour, il a écrit 38 romans du "Disque-monde", dont cinq pour la jeunesse - The Amazing Maurice and His Educated Rodents (Le Fabuleux Maurice et ses rongeurs savants) (2001), gagnant de la Carnegie Medal 2001 (le meilleur prix britannique pour la littérature jeunesse) ; The Wee Free Men (Les Ch'tits hommes libres) (2003); A Hat Full of Sky (Un chapeau de ciel) (2004); Wintersmith (L'Hiverrier) (2006); et I Shall Wear Midnight (Je m'habillerai de nuit) (2010) (tous chez HarperCollins). En plus des trois premiers de ces titres, le jury du Edwards a aussi récompensé six livres du "Disque-monde" supplémentaires: The Colour of Magic (La Huitième Couleur) (1987), Equal Rites (La Huitième Fille) (1987), Mort (Mortimer) (1987), Guards! Guards! (Au Guet!) (1989) (tous chez Gollancz), Small Gods (Les Petits dieux) (1994), et Going Postal (Timbré) (2004) (les deux chez HarperCollins).

En décembre 2007, Pratchett fut diagnostiqué d'une forme rare de début de maladie d'Alzheimer. Depuis, il a donné presque 1 million de £ à la recherche sur Alzheimer et il a été le sujet d'un documentaire de la BBC, "Terry Pratchett: vivre avec Alzheimer". Désormais, l'auteur âgé de 63 ans vit à Salisbury, en Angleterre, avec sa femme, Lyn, et leurs nombreux chats dans une maison qu'il décrit avec humour comme une "Domesday manorette" (NdT: "petit manoir du Jugement Dernier").

Etant un fan de longue date de l'oeuvre de Pratchett, j'avais hâte de discuter avec lui de sa carrière remarquable, de la série du Disque-monde, et de sa lutte contre Alzheimer. Mais pour être honnête, l'idée de parler à un auteur autant adulé me rendait un peu nerveux. J'ai vite vu que je n'avais pas à m'en faire: la voix mélodieuse de Pratchett, son attitude aimable, et sa sagesse érudite m'ont mis à l'aise et m'ont rappelé pourquoi il est tellement génial.

2011-09-29-pratchettPhoto by Yui Mok/PA Archive/Press Associations Images

Le Disque-monde présente quelques personnages vraiment mémorables, dont Mémé Ciredutemps, Sam Vimaire, Moite von Lipwig, et, bien sûr, une jeune sorcière nommée Tiphaine Patraque. A quel niveau se classe-t-elle dans votre panthéon de personnages?
Sacrément haut. Elle est un de mes personnages préférés. Je l'aime parce qu'elle a cette merveilleuse et énorme dose de sens commun et aussi un sens du devoir. Elle remonte ses manches et elle se met simplement au travail, et elle réfléchit soigneusement avant d'agir, aussi. C'est marrant, en fait, les livres de Tiphaine Patraque et ceux du Guet sont définitivement des romans de fantasy, mais tous ceux qui ne les ont pas lus supposent que ça va juste être des mages et des sorcières qui font ce que font toujours les mages et sorcières, et c'est incroyable ce que vous pouvez arriver à faire passer en le déguisant en fantasy.

J'ai toujours été impressionné par la manière dont le thème du bien et du mal est présent dans les aventures de Tiphaine Patraque.
Elle affronte vos ennemis de fantasy typique - la Reine des Elfes, l'Hiver, l'Hiverrier, le Rusé - mais le mal le plus familier, le plus ordinaire est tout aussi terrible à sa façon.
Ce sont les petites choses; ce sont les choses comme la rumeur - ce sont les petites indignités.

Et effectivement je dirais que "I Shall Wear Midnight" (Je m'habillerai de nuit") est, par bien des aspects, le livre le plus adulte que j'aie jamais écrit. Après tout, il commence avec un prématuré mort-né, un homme saoûl qui frappe sa fille enceinte et pas mariée, un homme qui se pend - tout ça dans ce qui est en fait un livre pour ados. Ca me faisait frissonner quand j'étais en train de l'écrire.

L'humour n'obtient pas beaucoup de respect dans les cercles littéraires ces temps-ci, mais vous êtes tenu en très haute estime car vous en êtes un maître.
Le truc c'est qu'il y a deux sortes d'humour que vous pouvez faire. Il y a toujours une occasion de glorifier l'humour et la raison en est l'universalité des humains. Les blagues de belle-mères font rire partout dans le monde, simplement parce que chaque homme ou presque finit par avoir une belle-mère. Alors quand on rit de ces choses-là, on rit à l'universalité de notre expérience, et on peut utiliser ça.
Ca marche mieux quand l'humour s'appuie sur la situation et le personnage plutôt que d'être là juste pour la chute. Comme disait G. K. Chesterton - qui était un de mes héros -, "L'humour peut passer par le trou de la serrure quand le sérieux est toujours en train de sonner à la porte." Et c'est incroyable la vérité que vous pouvez faire entrer dans le crâne des gens par une blague.

Aux U.S.A., il y a un débat pour savoir si les livres d'une série doivent être considérés individuellement pour remporter un prix. En tant que l'auteur de ce qui est probablement la plus longue série de l'univers, quelle est votre position là-dessus?
Revenons un peu en arrière. J'écris le livre que je veux écrire. Je veux obtenir ce qu'un auteur veut. Il veut ce que tout artiste veut: avant tout, être apprécié et, surtout, être payé. Et dans un sens, l'argent que vous gagnez marque les points. C'est parce que les lecteurs sont là. Bien sûr, dieu sait qu'ils ne manquent pas une occasion de me dire qu'ils sont là ces temps-ci - vous devriez voir la taille de ma boîte aux lettres.

Le cycle du Guet est bien à part de celui de Tiphaine Patraque, et chaque livre est plus ou moins un livre indépendant. J'ai personnellement investi beaucoup d'émotion dans I Shall Wear Midnight (Je m'habillerai de nuit"). Je dois dire que Nation a probablement été le livre le plus fatiguant émotionnellement à écrire. J'ai vraiment bataillé pour tailler mon chemin dans ce livre et ça m'a plutôt surpris qu'il... Bon, disons-le comme ça: j'aurais préféré que Nation gagne la Carnegie Medal plutôt que The Amazing Maurice and His Educated Rodents (Le Fabuleux Maurice et ses rongeurs savants). Mais d'un autre côté, c'est plutôt bien de penser que j'ai écrit Maurice juste pour m'amuser, et que parce que je l'ai fait juste pour m'amuser, il a gagné une médaille (NdT: "medal" = "médaille"). Alors le fait est - pensez-y - qu'on ne peut jamais savoir si un livre va être celui que les membres du jury vont choisir.

J'ai été membre du jury pour le comité de certains des prix qui ont inclus Nation à leur sélection, alors je veux bien vous croire. C'est un livre incroyable, et je sais que vous avez dit que c'est probablement le meilleur livre que vous ayez jamais écrit. Je pense qu'il aurait gagné la Carnegie Medal 2010 si elle n'avait pas été remportée par The Graveyard Book (L'étrange vie de Nobody Owens) de Neil Gaiman.
Je connais Neil depuis longtemps. Des livres peuvent être départagés à un poil de moustache près, plus ou moins. Je ne me suis jamais attendu à ce que Maurice gagne. C'était marrant, et il avait quelques bons trucs à dire et je me suis beaucoup amusé à l'écrire et c'est un livre qui contient beaucoup de sagesse, dans laquelle je trouvais que les gens devraient puiser.

Vous avez dit qu'écrire pour la jeunesse est plus difficile qu'écrire pour les adultes. Quelle est la différence?
Eh bien, il y a au moins une différence évidente. Ce serait ridicule de ma part de faire une référence aux Beatles pour une génération qui ne doit même pas savoir qui sont les Beatles, alors il faut penser de travers à un certain niveau. Il faut réfléchir si votre public connaît assez de, ben, je suppose, la vie, pour comprendre ce que vous voulez dire. C'était relativement facile pour I Shall Wear Midnight, par exemple, parce que je savais assez que mes lecteurs me suivaient depuis un bon moment, sur une période de quatre ans. Dans ce cycle et vers la fin de ce tome en particulier, Tiphaine Patraque, l'héroïne, était quasiment intégrée à sa société - elle était une adulte, alors je pouvais m'arranger avec quelques idées plus grosses, en étant relativement certain que mon public cible serait capable de les comprendre.
Etonnamment, je trouve que les enfants comprennent souvent plus que ce que leurs parents croient.

Oui, je peux en témoigner aussi.
Est-ce que je peux vous raconter une petite anecdote? J'ai reçu une lettre d'une maman américaine qui disait qu'elle trouvait ça très douloureux de lire Le Fabuleux Maurice et ses rongeurs savants à sa petite fille de sept ans, et elle remarquait qu'elle en était plus bouleversée que son enfant. La petite fille lui tapotait la main et disait, "Ne t'inquiète pas, maman, tout va bien se terminer." Et ça montre, je pense, que la petite fille avait saisi l'une des règles, qui est que si vous écrivez pour des enfants vous pouvez dans une certaine mesure les entraîner dans cette nuit sombre et effrayante et c'est absolument parfait du moment qu'il y a le soleil à la fin.

Quand vous étiez ado, vous avez travaillé dans une bibliothèque. Quels livres vous ont fait la plus grande impression?
Alors déjà, il faut vous mettre en tête que je n'avais jamais vraiment découvert la bibliothèque avant l'âge de neuf ou dix ans, et je lisais tout ce dont je pensais que ça allait être intéressant sans regarder si c'était pour adultes ou pour la jeunesse. A cette époque, il y avait encore un peu l'idée qu'un enfant qui venait dans les rayonnages pour adultes devait être tenu sous un minimum de surveillance. Et effectivement dans une des bibliothèques locales, les enfants n'étaient pas autorisés à aller dans les rayonnages pour adultes jusqu'à ce que le bibliothécaire estiment qu'ils pouvaient y être autorisés. Mais puisque je travaillais à la bibliothèque cela voulait dire que j'étais de fait un adulte et donc j'ai lu, je pense, le meilleur de tout.
J'ai particulièrement chéri Mark Twain. Et, d'autre part, j'ai découvert les livres de Tove Jansson, qui a écrit la série "Moomintroll". Ce qui était bien avec ça, c'est que bien que ces livres soient clairement pour les enfants, les adultes pouvaient les lire avec autant de plaisir et d'ailleurs c'était le genre de livres qui aident les enfants à grandir. Ils avaient une terminologie et une vision de la vie qui étaient très bonnes. Elle écrivait pour les enfants, mais elle ne les traitait pas avec condescendance.

Certains de vos livres ont été adaptés au théâtre et à la télévision. Et le cinéma? N'y a-t-il aucun grand studio qui y travaille?
Eh bien, ces choses ont été discutées. Mais je préfère les téléfilms, parce que je peux garder un certain contrôle. Même si on travaille avec un petit budget de téléfilm, mon implication est appréciée parce que je connais le sujet en profondeur, et je me suis très bien entendu avec les gens pour qui j'ai travaillé. Alors que les chances d'obtenir une implication assez importante dans un gros truc qui coûte énormément sont très faibles. Dans ces cas-là, ce que vous êtes censé faire est de prendre l'argent et de partir vous cacher sans essayer de mettre la pagaille avec les grosses têtes. Ca arrivera peut-être. On verra.

Votre prochain livre, Snuff, sortira en octobre. Pouvez-vous nous en parler un peu?
Absolument. Snuff n'a aucun rapport avec la pornographie, mais ça parle de problèmes qui vont nous être familiers dans le monde moderne, et des problèmes qui regardent la police, et bon nombre de problèmes similaires. C'est un tome du "cycle du Guet", et il va reposer presque entièrement sur Samuel Vimaire.

Y'a-t-il d'autres livres pour la jeunesse à l'horizon?
J'en ai un de prévu, je dois dire, probablement une histoire indépendante. Cela dit, ma maladie d'Alzheimer est du type appelé atrophie corticale postérieure, ce qui d'un certain côté est beaucoup, beaucoup mieux que ce qu'on appelle la forme normale d'Alzheimer - bien que les deux se terminent à peu près de la même façon. Alors combien de temps je pourrai continuer et combien de livres j'écrirai, ça dépend de ma santé. J'ai l'intention de continuer jusqu'à ce que je ne le puisse plus, et à ce moment-là, malheureusement, je m'arrêterai.

Comment la maladie a-t-elle affecté votre écriture?
Eh bien, tôt ou tard je mourrai, comme tout le monde. Tôt ou tard, je serai vivant mais plus capable d'écrire. Donc comme je ne serai plus capable, comme avant, d'être relié à l'univers, je considérerai ça comme une mort. Mais pour l'instant, grâce à la technologie moderne, je peux dicter à mon ordinateur, et d'ailleurs vous voyez devant moi une lettre que je viens juste de dicter. Remarquez, ce n'est pas aussi bien que d'utiliser le clavier. Ca a certains avantages parce que nous sommes des singes, des singes parlants, et nous aimons parler, et donc je travaille mieux quand je parle à mon ordinateur que quand je tape au clavier. Je raconte l'histoire à l'ordinateur au lieu de l'écrire, et ça a l'air de marcher.

Qu'est-ce que gagner le Margaret Edwards Award signifie pour vous?
Cela me rend très fier, je dois avouer. Parce que, vous savez, quand ce sont les bibliothécaires qui donnent le prix, on est tellement fier. Je ne sais pas si vous savez ça, mais je voulais être bibliothécaire, à une époque. J'ai décroché un travail à ma bibliothèque locale, surtout parce que ça me donnait accès à tous les livres que je voulais. Je pensais qu'être un bibliothécaire serait un très bon plan, jusqu'à ce que je découvre qu'être un auteur pouvait en être un tout aussi bon - pas forcément pour tout le monde, je dois dire.


A propos de l'auteur de l'interview:

Jonathan Hunt (Hunt.Jo@monet.k12.ca.us) est un bibliothécaire et enseignant au sein du groupe éducatif de la ville de Modesto en Californie.