Tout est dans la Têtologie : Terry Pratchett et les annales du Disque-Monde

Terry Pratchett a écrit plusieurs livres pour petits et grands. Ils ont beaucoup à offrir en terme de psychologie car ils apportent de bons exemples et explications sur la façon dont marche l'esprit humain, affirme le Dr Katie Sparks, psychologue agréée.

L'essentiel de la production littéraire de Terry se concentre sur l'univers fictif du Disque-Monde, une planète plate portée par quatre éléphants qui reposent sur une tortue géante voyageant lentement dans l'espace. On pourrait décrire son travail comme la rencontre de la fantasy, du folklore, de la physique quantique et de la philosophie, mais il nous dit aussi beaucoup de choses sur la psychologie.

Un bon exemple est le pouvoir de la croyance dans la création de réalité. Il y a plusieurs personnages récurrents dans le Disque-Monde, dont des humains, des trolls, des nains et d'autres espèces. Un personnage est la Mort [NdT : oui, au masculin, c'est quand même malheureux de devoir encore revenir là-dessus !], un grand squelette affublé d'une robe noire et d'une faux (et d'un cheval blanc appelé Bigadin !). La Mort n'est venu au monde sous cette forme qu'à cause de la croyance humaine. Il y a aussi beaucoup de dieux dans le monde, certains petits, certains tous-puissants, certains à peine un murmure dans le vent. Leur force et leur pouvoir dépend entièrement de leur nombre de fidèles et de la force de leur croyance.

Plusieurs livres mettent en scène des sorcières qui servent d'infirmières, de sages-femmes et de conseillères dans les villages où elles vivent. En général, elles ne font pas beaucoup de magie (mis à part le voyage en balai) mais comme le dit souvent une sorcière, mémé Ciredutemps, leur rôle repose entièrement sur la têtologie, c'est-à-dire sur ce que les gens pensent être leur réalité. Les communautés croient au pouvoir "magique" de leur sorcière locale, à des fins de guérison et de destruction, ce qui lui permet à son tour d'agir avec autorité, souvent sans qu'on remette en question son conseil et ses actions.

Dans Masquarade par exemple, Mémé Ciredutemps donne à un homme âgé souffrant de mal de dos une bouteille noire de médicament poisseux. C'est ce qu'il s'attend à recevoir et croit qu'elle a des pouvoirs de guérison magique. Pourtant, sur le chemin de sa chaumière elle le fait "accidentellement" tomber et en profite pour lui faire une petite manœuvre chiropratique sur sa colonne vertébrale, corrigeant ainsi le problème. Bien entendu, il attribue sa guérison miraculeuse au médicament poisseux "magique". Pour accroitre le pouvoir de cette têtologie, les sorcières portent souvent des perruques ou de fausses verrues et ne sortent bien entendu jamais sans leur chapeau noir pointu !

Un autre thème relatif à la psychologie est le concept selon lequel "la forme définit la fonction". Si quelque chose prend forme humaine, alors elle devient humaine, ce qui a des conséquences sur ses pensées, ses sentiments et son comportement. Par conséquent, la forme humaine de la Mort peut influencer ses actions et émotions, et au fil des livres, il devient effectivement plus "humain". Les Contrôleurs sont une autre "espèce" du Disque-Monde, ils apparaissent comme des capuchons gris éthérés flottant dans les airs. Ils représentent les lois de la nature et luttent pour maintenir l'ordre, considérant les humains et autres formes de vie comme quelque peu chaotiques et ruinant l'ordre du monde. Ils existent collectivement mais ne pensent qu'en terme de "nous", avec peu de sentiments et d'émotions.

Dans Procrastination, ils prennent forme humaine. Ça devient très intéressant du point de vue de la psychologie car une fois individualisés sous forme humaine ils adoptent les émotions et sentiments humains. L'expérience humaine est décrite comme être seul dans l'obscurité derrière les yeux, et ils font l'expérience de sensations précédemment inconnues comme la jalousie, la douleur et la colère qui les mènent finalement à leur destruction. La peur devient une émotion importante quand leur nouvelle perception d'être "moi", un individu unique, signifie que les Contrôleurs ont beaucoup plus à perdre s'ils sont détruits que quand ils n'étaient qu'un "nous" multiple. Ils deviennent aussi mortellement vulnérables au chocolat. Ignorants jusque-là du sens du goût, ils se désintègrent en goûtant du chocolat car ils sont submergés par la béatitude.

Le pouvoir des mots sous-tend plusieurs histoires. Par exemple les golems sont des créatures faites d'argile, uniquement destinées à travailler. Ils reçoivent leur "modus operandi" de mots écrits sur des parchemins placés dans leurs têtes pendant leur fabrication. Dans Pieds d'argile un golem est créé par d'autres pour être leur chef. Voulant qu'il soit le meilleur, ils placent une longue liste d'instructions dans sa tête. Comme tout thérapeute le sait, les mots dans notre tête peuvent créer ou même détruire nos mondes.

Dans les annales du Disque-Monde, Terry Pratchett touche à plusieurs thèmes (par exemple, les préjugés, la politique et même la météo). Il y met des analogies et des parodies de culture, d'histoire, de littérature et de philosophie ancienne ou moderne, glissant de petites références pour garder le lecteur sur ses rails. (Par exemple, un panneau au-dessus d'un bâtiment du Guet municipal est traduit par un personnage comme "protéger et servir". Le panneau ? ''Fabricati Voluptatem, Connardus". Pensez à M. Eastwood.)

Ses descriptions de l'esprit humain, humoristiques et servies par un récit intelligent et intriguant, transformeraient n'importe quel cours de psychologie en rafraichissante démonstration des mécanismes animant l'être humain.

S'il n'en a pas encore reçu, je recommande Terry Pratchett pour un diplôme honorifique de psychologie.